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Propos recueillis Le 07/12/2001 par Yutha
TEP Directeur d'Altamusica
Comment êtes-vous
devenu musicien ? Je suis né au Canada, j'ai suivi
ensuite mes parents en Algérie, à l'âge de cinq ans. Ils n'étaient pas
musiciens, mais mélomanes acharnés. Je ne suis arrivé en France, à
Forcalquier, qu'à l'âge de 8 ans. Et à l'âge de 9 ans, j'avais
assisté à un concert de fin d'année de jeunes élèves et je suis
tombé en arrêt devant un garçon de 11 ans, qui apprenait le
violoncelle.
Cela m'a énormément marqué et j'ai décidé sur
le champs de jouer du violoncelle, d'en faire mon métier. Dès le
mois de septembre suivant, je suis entré au Conservatoire de
Manosque. Et j'ai eu la chance de ma vie en trouvant un professeur
exceptionnel, pédagogue hors pair, une perle, Claire Rabier. On ne
dira jamais assez l'importance du premier professeur.
Deux
ans plus tard, j'ai rencontré Reine Flachot, qui avait déjà 60 ans à
l'époque ; il y a eu un déclic entre nous, elle était un peu ma
grand-mère, elle m'appelait la " petite crevette " car j'avais
tendance à gigoter beaucoup en jouant ! Pendant deux ans et
parallèlement à Claire Rabier, elle m'a préparé à l'entrée au
Conservatoire Supérieur de Lyon, qui venait d'ouvrir et où je suis
finalement entré pour quatre ans.
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Qu'est-ce qui vous a
poussé ensuite vers l'Allemagne ? Comme beaucoup
d'étudiants en fin de cycle, j'étais alors un peu désemparé. Sur les
conseils d'Alain
Meunier, qui était professeur de musique de chambre à Lyon, je
suis allé me perfectionner à Freiburg, en Allemagne. Alain Meunier
m'a parlé d'un élève de Starker, Christoph Henkel, dont
l'enseignement m'a procuré une sorte de stabilité, une assise, alors
que Claire Rabier m'avait donné une base saine, et Reine Flachot une
envie folle de découvrir tout le répertoire.
Pour terminer,
je suis allé voir Tim Eddy, un disciple de Casals et de Bernard
Greenhouse, du Beaux-Arts Trio ; il m'a appris l'approfondissement
du discours et le sens de la rhétorique musicale. Je suis donc un
étudiant au long cours, puisque j'ai commencé à 10 ans et j'ai
terminé à 23 ans…
Je passe rapidement sur les concours
internationaux. Car si j'ai décroché plusieurs prix (Meilleur jeune
espoir au Concours Rostropovitch, Troisième Prix au Concours de
Munich), le problème est qu'ils obligent à entrer dans un moule,
inévitablement. Or mes préoccupations étaient l'inverse, je voulais
découvrir une manière personnelle, une esthétique propre.
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De là, comment
avez-vous pu accéder à l'Ensemble Intercontemporain
? J'ai eu la grande chance qu'un poste se libère, J'ai
été pris sur concours et j'ai tout de suite commencé à y jouer,
ce qui est en fait une sorte de prolongation de ma formation. J'y
suis resté dix ans et quelques mois. Une période extraordinaire.
Naturellement, Pierre Boulez m'a beaucoup apporté. Je lui dois une
exigence de rigueur, un côté extrêmement professionnel, au meilleur
sens du terme ; aussi des conditions idéales pour travailler à fond
les partitions.
L'Intercontemporain m'a permis de jouer dans
les plus grandes salles du monde, m'a donné l'assurance qui me
manquait, m'a également épargné de l'angoisse du lendemain,
l'obsession de l'agenda bien rempli. J'ai bien sûr fait
parallèlement des concerts en tant que soliste et en tant que
chambriste, mais en ayant la possibilité précieuse de faire des
choix.
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Passer de
l'Intercontemporain au Concerto Köln, ce n'est pas banal. D'où vient
votre goût pour les instruments
anciens ? Étrangement, je suis venu assez tard aux
instruments anciens et aux cordes en boyau alors que j'ai baigné
dans ce domaine très tôt. Mes parents étaient vraiment des mélomanes
avertis, et ils ont compté parmi les premiers aficionados de
Nikolaus Harnoncourt. Ils avaient à la maison tous ses
enregistrements dès les années soixante-dix. Ils achetaient ainsi
chaque disque des cantates de Bach qui sortait.
J'ai donc
toujours connu le son des instruments anciens, mais évidemment, ma
formation s'en est écartée, tout simplement parce que dans le début
des années quatre-vingt, l'enseignement en France n'y était pas
propice. Reine Flachot par exemple connaissait très bien le
répertoire contemporain, et j'ai moi-même joué les Strophes
d'Henri Dutilleux dès l'âge de 16 ans, et son Concerto quand j'avais
17 ans.
Entre étudiants, on se passait les enregistrements
d'Anner Bylsma, sous le manteau parce qu'on savait que cela n'était
pas très bien vu… Plus tard, quand j'ai eu l'occasion de travailler
avec Bylsma ou des clavecinistes comme Davitt Moroney, et bien sûr
Concerto Köln, je l'ai tout de suite saisie.
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Quel est la part de
chaque répertoire dans votre carrière ? Je dirais un gros
tiers de répertoire romantique, un gros tiers aussi de musiques des
XXe et maintenant XXIe siècle siècles, et encore un petit tiers de
baroque. Les gens ne me contactent pas encore naturellement pour le
baroque.
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Votre récent
concert au Châtelet est donc bien représentatif de vos
engagements actuels… Oui. La tournée que je viens de
terminer avec Tabea Zimmermann et Pierre-Laurent Aimard résulte en
fait d'un coup de cœur de nous trois pour Joseph Silverstein, l'un
des derniers représentants de l'école juive américaine du violon.
Tabea et moi avions déjà joué avec lui, Laurent de son côté
également.
Nous avons été très touchés par ce jeu très
intime, très intérieur. Pierre-Laurent et moi avons décidé de faire
quelque chose avec lui, et Tabea s'y est associée tout de suite. Et
cela a été une expérience extraordinaire, du genre qui vous fait
grandir, parce qu'on est ici loin du projet marketing. Quand quatre
personnes se choisissent mutuellement, surtout venant d'horizons
très différents,
Pierre-Laurent et moi venant de
l'Intercontemporain, Joseph ayant intégré au plus profond de lui un
siècle d'interprétation, et Tabea bien sûr, une immense virtuose
avec la présence lumineuse qu'on sait, cela veut dire qu'on peut
aller très loin ensemble. Nous sommes tous restés fascinés par
Joseph Silverstein, par toutes les choses non dites que l'on sent
derrière ses notes.
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Pour parachever votre
éclectisme, vous venez d'achever un disque
Magyar… Pour ce projet, je dois vraiment remercier
Eva Coutaz. Commercialement, ce n'était pas forcément une priorité
pour Harmonia Mundi. Je lui ai montré que c'était le bon moment dans
mon parcours artistique, et elle m'a suivi. J'ai grandi avec la
Sonate de Veress, que j'ai apprise quand j'avais 14 ans :
c'est sans doute la pièce la plus mûre dans mon répertoire.
Et puis, il y a eu la rencontre avec Kurtag, lors de sa
résidence à Paris. J'ai travaillé avec lui ses propres pièces, bien
sûr, mais j'ai tenu aussi à travailler la Sonate de Kodaly,
parce que Kodaly est son ancêtre à lui, ils sont membres de la même
culture. Chacun à sa manière naturellement.
Chez Kurtag, la
tradition hongroise, cette force rythmique qu'on trouve dans toute
la culture transylvanienne, sont, on pourrait dire, complètement
digérées, elles ressortent de manière impulsive, extrêmement
concentrée, sous formes très courtes. Chez Kodaly, c'est plus
littéral ; il prend des thèmes et les intègre tels quels dans sa
musique, génialement certes.
Pour les aspects plus rugueux,
j'ai beaucoup appris avec le violoniste du groupe Muzikash. Je les
ai rencontrés lors d'une soirée où nous jouions des extraits de
quatuor de Bartok et eux, des pièces traditionnelles hongroises.
Après le concert, nous avons dîné tous ensemble, et vers les deux
heures du matin, j'ai sorti mon violoncelle et je leur ai demandé
des conseils. J'ai joué toute la Sonate de Kodaly, et ils
m'ont repris ensuite point par point au niveau rythmique, surtout
dans le final, où je prenais par endroit trop de liberté, au
détriment du rythme.
Ce qui m'a surtout frappé, c'est
l'importance primordiale de la pulsation. Quel que soit le rubato,
il est toujours intégré à une pulsation. Chez Kurtag, au contraire,
la Sonate relevait bien plus du discours. Un peu avant cela,
j'ai demandé à des amis hongrois à Budapest de m'emmener voir des
danses folkloriques. Nous sommes allés dans les bas-fonds de la
ville, expérience extraordinaire, avec des bâtiments complètement
délabrés.
Nous avons vu un violoniste, un altiste et un
contrebassiste, comme c'est presque toujours le cas là-bas pour une
formation courante, avec d'énormes cordes en boyau. Il y a
d'ailleurs en Transylvanie un instrument de percussion qui a la
forme d'un violoncelle, que l'on joue à plat en tapant dessus avec
un bâton ! C'est exactement ce que l'on retrouve dans la
Sonate de Kodaly.
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Revenons maintenant à
vos projets, qui ne se limitent pas à Harmonia Mundi, n'est-ce
pas ? Harmonia Mundi est mon éditeur exclusif pour
les récitals. Le projet Magyar n'a pas été, par exemple, facile à
faire accepter, tout simplement parce qu'Harmonia Mundi avait déjà
la Sonate de Kodaly en trois versions dans son catalogue.
Mais quand Eva Coutaz a vu qu'autour de cette œuvre, il y avait une
cohérence grâce à la présence de Kurtag et de Veress, elle m'a donné
son accord.
J'ai en projet Tout un monde lointain
d'Henri Dutilleux chez Arte Nova, que je viens d'enregistrer avec
l'Orchestre de Bordeaux et Hans Graf, et surtout en présence du
maître, qui n'a malheureusement pas pu rester à Bordeaux durant tout
le projet.
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